Le portage de bébé : qu’en dit la psychologie ?

Le portage aurait été le premier outil inventé par l’homme. Pratiqué depuis des millénaires, il a été abandonné en Occident au profit de divers outils faisant la joie des publicitaires et du marketing : poussette, landau, berceau, … Mais qu’en est-il de cette pratique d’un point de vue psychologique ? Qu’en disent certaines grandes théories du développement de l’enfant ?

1. Auparavant, la distance était de mise

Revenons d’abord sur des phénomènes historiques. En Occident le portage, la proximité mère-bébé, le fait de répondre aux pleurs, aux besoins de son petit de manière instantanée a longtemps été perçu comme un comportement primitif. Ces comportements de maternage proximal envers les tout petits ont traversé des millénaires et ont alors disparu chez nous. D’après Régine Prieur, psychologue et sage-femme, dans son article « Plaidoyer pour une proximité non exclusive« , cette disparition du portage et du maternage proximal date de l’arrivée de la puériculture médicalisée du XIXe au XXe siècle, mais aussi de l’industrialisation et de l’évolution individualiste de notre société. Des règles strictes d’éducation ont été recommandées. Les comportements des mères consolant, berçant leur bébé ont alors été perçus comme une faiblesse à refréner. Le monde industrialisé a également changé la relation mère-bébé dans le sens où elles ne peuvent plus travailler avec leur petit contre elles. Des séparations précoces ont alors été induites, et le sont toujours. Dans cette société devenue plus individualiste apprendre à supporter la solitude a fait partie de l’éducation. Malheureusement, on observe encore beaucoup aujourd’hui cette pensée et ce type de maternage « distal ». Or toutes les théories récentes de psychologie vont dans le sens opposé.

2. Le bébé est en réalité un être sensible !

Durant la deuxième moitié du XXe siècle, les scientifiques ont fait des découvertes ayant révolutionné l’image de l’enfant. Auparavant « simple tube digestif », le bébé est alors devenu un être « sensible, compétent, […] interactif » (Prieur, R.). Ces recherches ont mis en avant l’impact grave que pouvaient avoir le  manque de soin. Spitz, Harlow, Brazelton, ou encore Bowlby et Lorenz ont tous participé au développement des grandes théories du développement de l’enfant et de l’attachement. Bowlby définit l’attachement comme « un équilibre entre les comportements d’attachement envers les figures parentales et les comportements d’exploration du milieu » (1978). La mère, ou son substitut, reste la figure d’attachement principale et apporte une sécurité de base pour le bébé en répondant à ses besoins. Vient ensuite le père, puis les figures d’attachement secondaires que bébé développera. Pour Bowlby, ce n’est que quand ses besoins de proximité sont satisfaits que l’enfant peut s’éloigner de sa figure d’attachement pour explorer le monde extérieur. Répondre aux besoins de proximité du tout petit pourra participer au développement d’un attachement dit « sécure » qui va donc mener l’enfant vers l’autonomie (et non à la dépendance, comme le veut une croyance répandue). Je consacrerai un article pour vous parler de ces théories sur le développement de l’attachement du bébé.

3. Le Moi-peau: l’importance du vécu corporel pour la vie psychique et affective

Le célèbre psychologue Anzieu a développé la théorie passionnante du Moi-Peau dans les années 70. Le Moi, partie de notre personnalité, se construit dès la naissance par les contacts peau à peau avec la mère ou le substitut maternel. Pour Anzieu (1995), l’expérience de la surface du corps, les contacts corporels, les soins reçus, et ainsi donc le portage vont contribuer au développement de la vie psychique du petit et donc à sa personnalité.  Le Moi-peau n’est donc pas qu’une enveloppe physiologique, mais a aussi une fonction psychologique qui est de contenir, de délimiter, de mettre en contact, d’inscrire. En effet, à sa naissance, et même in utero, le nourrisson va puiser dans son environnement proche les bases qui favoriseront sa survie, notamment par le corps de la mère. Le corps de la mère est une structure contenante pour l’enfant à naître, mais dès la naissance, la contenance s’éloigne. Durant les premières semaines de vie, c’est toujours le corps de la mère, leurs interactions, qui vont étayer le bébé et lui servir d’appui. De plus, Anzieu (1995) explique que l’enfant « acquiert la perception de la peau comme surface à l’occasion des expériences de contact de son corps avec le corps de la mère et dans le cadre d’une relation sécurisante d’attachement avec elle ».  L’enfant intègre alors la notion d’une limite entre l’extérieur et l’intérieur et une confiance interne que s’il a un sentiment sécure de base lui permettant de développer l’intégrité de son enveloppe corporelle (Anzieu, 1995).

Ainsi, la peau et ses expériences précoces jouent un rôle important dans le processus de construction du Moi et assure différentes fonctions. Une des fonctions du Moi-peau est la « maintenance du psychisme » qui est assurée par l’intériorisation du « holding maternel », c’est-à-dire la façon dont la mère soutient le corps du bébé et le « maintien dans un état d’unité et de solidité », concept développé par Winnicott en 1962.  Winnicott désigne par le terme de holding (maintien)  » l’ensemble des soins de la mère donnés à l’enfant pour répondre à ses besoins physiologiques spécifiés selon ses propres sensibilités tactile, auditive, visuelle, sa sensitivité à la chute et qui s’adaptent aux changements physiques et psychologiques de l’enfant« . C’est le fait de tenir physiquement l’enfant. Le centre de gravité du nourrisson ne se situe pas dans son propre corps, mais entre lui et sa mère.

4.Le portage du bébé, ou comment remplir cette fonction de contenance et de  « holding »

Le portage, pratiqué par la majeure partie du monde, remplit efficacement ce rôle de « holding« . Le portage du bébé assure cette continuité suite à la vie in-utéro en lui apportant toute la contenance et la sécurité dont il a besoin. En portant, la mère maintient physiquement son bébé contre elle en lui apportant une unité tout en stimulant tous ses sens. Cela a pour rôle de répondre aux besoins primaires du bébé et lui assure dans le temps une sécurité intérieure, un bien-être de base, une continuité dans sa vie psychique et corporelle. Le bébé humain étant le mammifère le plus immature à la naissance, le portage lui apporte cette continuité dont il a tant besoin.  Avec le portage l’enfant va donc intérioriser ce sentiment d’être contenu et se construire ses propres capacités de contenance pour lui-même avec le temps. Lorsqu’une distance est mise entre le bébé et sa mère et son père (berceau, poussette, peu de prise dans les bras, nuit seul…), le sentiment de continuité, de contenance et de sécurité peut parfois lui manquer. Enfin, les bébés portés pleurent beaucoup moins que les autres. Cela peut aller jusqu’à 43% de pleurs en moins.

5. En route vers l’autonomie !

En outre, d’après Prieur, R., quand la mère porte son bébé, elle n’est plus du tout centrée sur lui exclusivement. Le portage permet à la mère de sortir, d’agir, de vivre pour elle « aussi ». Cela va préparer la séparation et l’autonomie de l’enfant. Prieur, R. parle des mères qu’elle reçoit dans des groupes d’allaitement, qui passent le « tuyau » aux jeunes mères. Elles leur conseillent de porter leur bébé afin de pouvoir être libre d’effectuer leurs tâches et travaux, tout en ayant bébé réconforté contre soi. C’est exactement ce que font les mères de peuples traditionnels. Elles portent leurs petits afin de pouvoir travailler et vivre une vie sociale. Le portage met donc en place « une proximité non exclusive où le bébé en sécurité voit sa mère regarder les autres et les regarde à son tour » (Prieur, R.). Avec le portage, bébé peut ainsi s’imprégner de la vie des adultes. Il est un moyen d’ouvrir en douceur le bébé au monde extérieur et de l’amener vers l’autonomie de façon sécure et réassurante.

Dans le maternage plus « distal » (distance mise entre bébé et sa mère), la mère (et le père bien-sûr) cherche(nt) à tout prix que bébé soit autonome précocement: qu’il dorme dans son berceau, fasse ses nuits, qu’il ne s’habitue pas aux bras. Ces parents se retrouvent finalement souvent complètement centrés sur leur bébé et y mettent toute leur énergie en se privant de beaucoup de choses pour que bébé intègre le rythme qui leur conviennent.

Ainsi, en Occident le portage reste dans l’esprit de beaucoup un mode de maternage archaïque. Prieur pose un questionnement intéressant: le portage n’est-il pas en réalité ce qu’il y a de plus moderne ? En effet, avec lui nous pouvons concilier la mère, la femme, notre vie personnelle, nos activités etc. Le portage est en plus partageable avec le père !

Pour conclure, le portage des bébés dès leur naissance est un moyen idéal pour répondre à ce besoin primaire de contact. Le bébé est lové contre sa mère ou son père et cela lui apporte une continuité suite à l’accouchement venant faire rupture et séparation. Le bébé peut alors retrouver des sensations similaires à celles qu’il vivait dans le ventre de sa mère. Cela lui apporte toute la sécurité, la contenance et réassurance dont il a besoin. En portage , le petit d’homme se construit donc à son rythme, en sécurité. Il s’ouvre alors petit à petit au monde en ayant en lui un socle sécure et solide de base, une confiance en lui, en son corps, en l’autre.

A vos porte-bébés !

Violette.

Références :

Anzieu, D. (1995) Le moi-peau. Paris : Dunod (p208)

Bowlby J. (1969) Attachement et perte, Paris, PUF,

Prieur, R. Plaidoyer pour une proximité non-exclusive. Spirale. 2008/2 (n° 46)

Roussillon R.  Le Moi-peau et la reflexivité. Le carnet PSY. 2007/5 (n°118)

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