[Témoignage] : Mon accouchement extraordinaire à domicile

On m’a dit que donner la vie c’était le travail de médecins et de soignants. On m’a dit que je resterais allongée pendant qu’on manipulerait et instrumentaliserait mon corps à l’aide d’outils divers, et qu’on me dirait quand pousser. On m’a dit qu’accoucher rimait avec forceps, épisiotomie, déchirure, anesthésie, hurlements, souffrance, terreur, perte de contrôle, aliénation…. On m’a dit que l’accouchement était un moment atroce, qu’il faisait mal, qu’il me déchirerait, me blesserait physiquement et psychiquement. On m’a dit que je serai traumatisée, que je vivrai la pire des douleurs. On a voulu me faire peur en me disant que j’allais vivre une expérience terriblement difficile et douloureuse. Tout au long de ma grossesse j’ai entendu des discours catastrophes sur l’accouchement, sur des naissances traumatiques avec une telle atteinte psychocorporelle que ces mères en étaient marquées à vie. Lorsque j’exprimais mon souhait d’accoucher naturellement, on m’a dit être folle, on m’a dit que je faisais ce choix car j’ignorais simplement ce que c’était qu’accoucher. On m’a dit que je ne tiendrais pas, que ce n’était pas humain une telle douleur, que je finirais par prendre la péridurale. On m’a dit qu’accoucher était comme une pathologie, que cela devait être pris en charge médicalement. Toutes ces femmes que j’ai croisées durant ma grossesse s’étaient données pour mission de me prévenir, moi jeune primipare ignorante de la catastrophe à venir… Mais je suis restée forte et convaincue que donner la vie faisait partie de notre nature profonde. On est alors allé jusqu’à me dire que j’étais dans le déni de la réalité d’un accouchement.

J’ai donc décidé de ne dire à personne notre choix d’accoucher physiologiquement à la maison. Je savais que les esprits que je croisais n’étaient pas prêts à entendre cela, et qu’on allait me décourager, m’effrayer, et même me critiquer. Même si l’on m’a parfois fait douter, j’avais en moi la confiance en ma nature profonde de mammifère et en mes capacités. Je pensais fortement que notre société occidentale avait perdu il y a longtemps une chose précieuse et essentielle. Nous avons donc gardé pour nous ce secret, avec la pensée profonde que la femme a en elle une force naturelle à mettre au monde son bébé sans médicalisation.

Voici venu mon tour de prévenir toutes ces femmes, futures mères, ou mères déjà marquées par un accouchement difficile. Oui je souhaite les prévenir que lorsque l’on fait des choix différents, accoucher peut aussi être par nature une expérience positive, voire exceptionnelle, magique, et agréable…

La naissance de notre fille, à la maison

Quels mots pour décrire ce que nous avons vécu cette journée là…

Les contractions commencent à s’accentuer le dimanche, encore plus le lundi. Elles constituent ce que l’on appelle du « faux travail » : une douleur de règles qui apparaît de façon irrégulière. La nuit de dimanche à lundi est tout de même difficile. Je suis perturbée par les contractions et excitée que le travail puisse enfin commencer. Le lundi après-midi, nous allons voir F., notre sage-femme, qui observe que mon col s’est ouvert à un centimètre. La séance se poursuit par des massages qu’elle réalise sur mes chevilles et mollets, elle stimule certains points pouvant activer le travail. Je me détends, comme toujours, auprès d’elle qui est si rassurante.

Le lundi soir, mon conjoint  C. et moi décidons de regarder un film pour nous détendre. Mon esprit n’est pas du tout dans le film, c’est comme s’il était passé en dix minutes ! Je commence à entrer dans ma bulle, et je ne pense qu’au travail qui semble s’activer, mais reste toujours irrégulier : toutes les 3 minutes, puis toutes les 4 minutes, 5 minutes, puis de nouveau 3. C.  me dit d’arrêter de calculer. C’est exactement ce qu’il me faut pour lâcher prise… Je stoppe mes pensées, je cesse de compter, et de contrôler ce qu’il m’arrive.

F. nous écrit pour nous demander des nouvelles. Elle décide alors de venir à la maison pour observer d’elle-même vers 23h. Elle regarde mon col, et me propose de ne pas me parler de son niveau d’ouverture durant le travail afin d’être dans le lâcher prise et non le contrôle. Je suis totalement pour cette proposition. Elle nous propose d’aller nous coucher un peu, il doit être minuit. Elle dort dans la pièce d’à côté. C. s’endort également très rapidement à mes côtés. Je me retrouve seule avec ces sensations corporelles toujours nouvelles. Je me sens bien, je n’ai pas mal, même si cela me tord au niveau du bas ventre avec une intensité plus forte que de simples règles. Impossible pour moi de dormir. Le travail, même s’il est toujours « faux », a vraiment commencé, je le sens. Comment m’endormir alors que mon bébé arrivera dans les heures prochaines ? Au bout d’une heure et demie je réveille C., je n’arrive pas à vivre ces contractions seule, j’ai besoin de sa présence. F. nous entend et vient vérifier mon col. Elle parle de vrai travail – faux travail en expliquant que ça ne veut pas dire grand-chose, les choses avancent dans l’utérus, c’est le plus important. C. et F. me stimulent alors les points d’acupression de la méthode Bonapace. Cela atténue vraiment la « douleur », ou plutôt le ressenti de la contraction car en réalité je n’avais pas mal. Nous discutons… Le temps passe un peu et vers 4h du matin F. estime que le travail actif a vraiment commencé (je n’ai eu cette information qu’après l’accouchement). Mes souvenirs de ce moment resteront assez vagues. Je me trouve dans une bulle, centrée sur mes sensations, sur mon instinct, sur ce vécu dans mon corps et mon esprit, loin du monde, dans un lieu hors de tout auquel seules les femmes qui accouchent ont accès.

Je sens alors que le travail devient de plus en plus actif, les contractions s’intensifient. Je pousse des cris assez graves par moment pour me soulager et accompagner cette sensation immense dans mon corps. C.  m’installe une chaise dans la douche et j’y reste un moment, l’eau chaude est douce, je me sens bien, calme, je ne souffre pas malgré les contractions qui s’enchaînent. Je sens mon corps s’ouvrir chaque fois un peu plus, toujours un peu plus proche de la rencontre avec mon bébé. Après, ce moment de douceur, C. et F. m’habillent chaudement pour ne pas que j’aie froid et nous faisons ce que F. appelle le « petit train » en marchant en canard. Nous nous tenons par les épaules, à la queue leu leu, et nous avançons.

Après ce moment « rigolo », F. m’examine le col et me demande alors si elle peut me percer la poche des eaux, toujours avec tant de respect pour moi et mon bébé. En effet, notre bébé est coincé à cause de la poche qui bloque son passage. J’accepte, lui faisant tellement confiance. Ce moment  provoque en moi une vive émotion. Je pleure en sentant ce liquide chaud s’écouler de mon corps, liquide dans lequel a évolué mon bébé, dans lequel il s’est construit. Cet endroit si douillet où il était protégé du monde est maintenant ouvert. Ce moment très intense représente pour moi une autre étape dans le travail. La poche est ouverte, mon bébé n’appartient plus à mon ventre, il n’est plus totalement mien, il est au monde extérieur. Ce moment me touche beaucoup. C.  me relate le lendemain, que lui aussi a ressenti une émotion forte durant cet instant, et qu’il s’est même senti mal.

Le travail s’active toujours plus après la rupture des eaux. Je ressens à présent une certaine « douleur » pendant les contractions, mais je ne souffre pas. En réalité, je trouve le mot douleur ambigu et pas approprié pour décrire mon vécu. Je préfère le terme de sensations puissantes traversant mon corps car je n’ai pas mal.  Je ne suis pas envahie par cette sensation, elle n’est pas diffuse, elle ne me submerge pas. Elle est moi, elle ouvre mon corps, je la vis pleinement. Les cris aident beaucoup à évacuer l’émotion, et à atténuer et accompagner cette puissante sensation. Nous ne faisons qu’un avec ces ressentis corporels et émotionnels, ils sont moi, je suis eux, je les vis pleinement et même avec une certaine aisance.

Quelques temps après, nous allons marcher dans le jardin, il doit peut-être être 8 heures du matin ? Je ne sais pas vraiment, je ne calcule plus rien, je suis hors du temps, hors du contrôle, en dehors du reste du monde. Il n’y a que mes sensations, notre bébé, C. et F. Je n’arrive plus à suivre leurs quelques conversations depuis un moment. Ils ont l’air aussi très fatigués et méritent bien une pause pour manger et boire quelque chose. Je marche dans le jardin, cela fait vraiment du bien de prendre l’air, de se trouver dans la nature, avec le bruit des oiseaux, du vent dans les arbres. Je ne reste pas longtemps en bas, je crois. Les contractions sont toujours plus fortes, je me tiens à C. à chacune d’elles. Serrer C. très fort à chaque contraction aura été pour une des raisons de mon vécu si positif du travail d’accouchement, je ne peux pas en vivre une seule sans lui. Il est mon pilier, mon repère, sans lui je n’aurais jamais pu vivre ça de façon si sereine. Ses mots m’aident à traverser ce moment si fort où je ne suis plus que sensations corporelles. Il m’encourage en me disant « Tu peux le faire ma chérie », « Tu es forte, tu t’en sors si bien ».

Nous décidons de me faire prendre un bain. Le travail est bien avancé, F. pense que je peux pousser pour accélérer les choses, bébé n’est pas loin. Je me détends dans l’eau chaude, mes muscles se relâchent, tout mon corps flotte ce qui atténue la force que je ressens des contractions. Je reçois beaucoup d’hormones endorphines pendant ces quelques heures, je m’endors entre chaque contractions, je n’arrive plus à parler clairement et à articuler, je suis en train de « planer » ! Cela fait du bien … et aide beaucoup à vivre le travail toujours plus puissant. Je pousse des cris plus forts et graves, non pas parce que j’ai mal, mais pour évacuer la vague d’émotions et de sensations qu’apporte chaque contraction ainsi que le fait de pousser.  Au bout d’un long moment dans ce bain, F. me propose de sortir, le travail n’avance pas, nous devons essayer différentes positions. Il doit être aux alentours de midi ? Je crois me rappeler C. le dire à F. Nous retournons dans la chambre, où F. me fait faire différentes postures physiologiques afin de faire descendre notre bébé, tout en poussant à chaque contraction. J’ai beaucoup de mal à pousser au bon endroit, « il faut pousser en bas, pas en haut » me dit F. Je ne parviens pas tout de suite à trouver ce point où elle me demande de pousser, j’ai le sentiment de pousser dans le vide, et de perdre des forces pour rien. Mais, je ne me décourage pas. Nous enchainons donc les postures sur plusieurs heures : assise sur C., allongée, accroupie… mais rien ne fonctionne, notre bébé n’avance pas et reste coincée dans le bassin. F. commence à annoncer en cachant son inquiétude qu’il va falloir aller à la maternité si cela n’avance pas rapidement. Plusieurs fois elle installe le monitoring pour vérifier le cœur de notre petite. Il bat toujours très fort à 140, et n’a jamais diminué. Les paroles de F. ont eu un effet déclencheur sur moi. Je me lève, alors que juste avant je n’avais plus aucune force après ces 2 à 3 heures de poussées, et que je ne souhaitais que m’allonger et dormir.

Nous descendons donc dans le salon. Changer d’espace me fait énormément de bien, je commençais à étouffer à l’étage dans notre chambre, dans le noir. Quelque chose que F. décrit « d’incroyable » après ces heures exténuantes de poussées se produit alors. Moi qui pensais être devenue animale depuis le début du travail, je le deviens alors réellement : mes pensées s’effacent pour de bon (même si je n’en avais quasiment pas eu jusque-là), et laissent place à mon instinct. Mon corps me guide. Sans réfléchir, je déambule dans le salon en faisant des mouvements de bassin comme pour danser et là je sens notre fille descendre de plus en plus. Je crie d’un son animal et grave sorti du plus profond de moi : « F. elle desceeeeend ». Cela ne fait pas mal, je sens juste le poids de mon bébé peser sur la paroi du vagin. Toujours guidée par une force animale, je me dirige alors vers la table de la cuisine, je sens les réflexes de poussée dans mon périnée. J’allonge mon buste sur la table et commence à pousser d’une puissance qui me dépasse : animale, instinctive, sauvage. Cette partie de moi m’était totalement inconnue. Je rugis en m’accrochant à la table avec mes deux bras et je pousse, pendant que C., en face de moi, la maintient pour éviter qu’elle ne bascule. Je sens la tête de notre bébé qui commence à sortir. Une autre poussée arrive, mais j’ai peur de me déchirer : je sens ma peau s’étirer, bruler, piquer comme si elle craquait (je n’ai en réalité eu aucune déchirure). Ce sera le seul moment de mon accouchement où j’aurai eu peur et j’aurai souffert. Mais cette douleur ne dure que quelques secondes. Je pense alors à mon bébé, ma petite fille, pour dépasser ma peur. D’autres poussées incontrôlables arrivent et je lâche prise totalement en me laissant aller telle une bête en criant.  En quelques secondes notre fille est sortie. Je ressens un soulagement immense lors de l’expulsion. Cette sensation de mon bébé qui sort restera à jamais gravée. Mes premiers mots ont été « mon bébé !!! mon bébé !!! ». Je me retourne vite et la prends dans mes bras, ce petit être tout potelé et recroquevillé sur lui-même et qui pleure. Je dis alors « mais elle est toute grasse » ! C’était en effet un gros bébé qui est sorti de moi. Son odeur, sa chaleur, la sensation de sa peau me resteront gravées. Je la mets contre mon torse nu puis je m’allonge. Nous restons là toutes les deux avec son papa ému aux larmes. Le plus beau moment et fort de notre vie est arrivé. Je suis euphorique, ce moment est irréel, hors du temps, hors du monde, transcendant. Je l’aime déjà tellement, je l’ai dans la peau. F. est également très émue. Elle nous confie que c’est un des plus forts accouchements qu’elle ait fait. Elle nous embrasse, nous serre dans ses bras. Elle me dit que j’ai été très forte et qu’à un moment elle n’y croyait plus tellement le travail a été long.

La première nuit avec mon bébé est magique, je ne peux fermer l’œil car je ne fais que l’admirer, la sentir, la découvrir. Je ressens encore ses coups de pieds dans mon ventre, il me faudra un petit temps pour me faire à son absence en moi. Elle est là, bien réelle, parmi nous. Je me sens heureuse, comblée et fière d’avoir réalisé mon rêve pour la mettre au monde, et de lui avoir offert cette naissance si douce, si chaude, marquée par le respect, la sérénité, l’intimité qu’ont apportés F. et C.

Mon accouchement a été extraordinaire, irréel, transcendant, puissant, profond. A l’opposé des discours habituels sur l’accouchement à l’hôpital et donc médicalisé. Cela a changé ma vision de la mise au monde. J’ai aimé accoucher, j’ai aimé cette transformation animale dans mon corps et mon esprit, que seules les femmes ont la chance de pouvoir vivre pour mettre au monde un nouvel être …

Je dois cette expérience magique à F., plus qu’une simple sage-femme, une vraie maman, une personne exceptionnelle, sensible et instinctive.

Lorène.

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12 commentaires sur « [Témoignage] : Mon accouchement extraordinaire à domicile »

    1. Bonjour Sonia, merci pour ton partage, j’aime beaucoup lire les récits d’accouchements aussi 🙂 Qu’est ce que c’est fort à chaque fois, ça donne envie d’un autre bébé 🙂 Je vais de suite lire le tien !

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  1. Un très joli récit qui donne envie de vivre ses sensations, je vis actuellement ma 3ème grossesse et je me documente sur l’accouchement sans péridurale. Merci pour ton blog qui m’aide déjà beaucoup et bravo.

    Aimé par 1 personne

  2. Ce témoignage est touchant. Cependant je ne peux m’empecher de me dire qu’il faut etre prudent. Comme vous je souhaitais accoucher naturellement. Pour ma 1ere fille, à la maternité, la sage femme a respecté mon choix et m’a accompagné. Je n’ai pas eu de peridurale. J’appliquais mes cours de sophrologue à la lettre, je prenais de l’homeopathie et jai meme eu droit à de l’acupuncture. Le travail a été long. Jai pu changé de positions, utiliser la douche chaude. Jai poussé, jai connu cette sensetion du corps qui sait ce qu’il a à faire et le râle bestial qui accompagne ces contractions. Seulement apres plusieurs poussées, la sage femme s’est rendu compte que javais un probleme. Je me suis retrouvée en quelques minutes au bloc operatoire, avec une anesthesie generale pour une cesarienne en urgence parce que ma vie et celle de ma poupette était en danger. Jai raté sa venue au monde, jai raté son premier cri. Jai cru que jallais mourrir et que je la connaitrais jamais (je n’etais pas consciente qu’elle pouvait etre en danger aussi). A mon reveil, heureusement elle se portait bien et moi aussi. Mais à quelques secondes près, la dechirure sur mon uterus pourtant tout frais et tout jeune sans cicatrice aurait pu lacher completement…. ce que je me dis cest qu’une naissance reste imprevisible. Le mieux est de trouver l’equilibre entre naturel et medicalisé.

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  3. J’ai l’impression de revivre la naissance de notre fille en te lisant. Elle est née à l´hopital dans une salle dite « nature ». Et tout comme toi, ce soulagement que j’ai ressenti en serrant mon conjoint dans mes bras pendant les contractions! Et ce côté animal qui sort du plus profond de soi. Et les mêmes cris et sensations! Ça m’a émue et rappelé ces merveilleux moments de te lire. Merci !

    Aimé par 1 personne

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